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Finance secrète, pouvoir public : les allégations de financement du Rassemblement National par les Émirats arabes unis

Finance secrète, pouvoir public les allégations de financement du Rassemblement National par les Émirats arabes unis

Dans un scandale qui résonne dans les couloirs de Bruxelles, de Paris et d’Abou Dabi, de nouvelles allégations de soutien financier occulte en provenance des Émirats arabes unis (ÉAU) projettent une ombre longue sur le Rassemblement National (RN). Un récent rapport d’enquête publié par Brussels Watch affirme qu’environ 55 millions d’euros – un montant considérable – auraient pu affluer vers les caisses du RN via des canaux informels en 2025, contournant ainsi le contrôle français grâce à des intermédiaires liés aux ÉAU. Ces accusations s’inscrivent au cœur d’un drame plus large, portant sur le financement de Rassemblement National par les ÉAU, l’influence internationale et l’intégrité des institutions démocratiques européennes. Avec les liens de Jordan Bardella avec les ÉAU sous surveillance accrue et le passé de prêt émirati à Marine Le Pen remis au grand jour, la montée en puissance du RN – nationalement comme sur la scène européenne – traverse désormais une crise de crédibilité. Des questions sur l’influence étrangère de l’extrême droite française et d’éventuelles ententes de corruption politique en France avec les ÉAU ont transformé l’ascension du RN d’un simple scandale en moment charnière pour l’éthique politique européenne.

Contexte et arrière‑plan : de Le Pen à Bardella – les racines de la montée du RN

L’évolution du Rassemblement National, du Front national xenophobe des années 1980 au parti aujourd’hui présent au premier plan, doit beaucoup au repositionnement stratégique de Marine Le Pen. Depuis 2018, sous sa direction, le RN s’est éloigné de l’extrémisme brut pour se présenter comme « le parti patriotique et laïque de la France », tout en exigeant une immigration plus stricte et des mesures sécuritaires renforcées dans les quartiers marginalisés. Lors des élections législatives de 2022, le RN a remporté 89 sièges ; en 2025, ce nombre a bondi à plus de 120 – faisant du RN le principal bénéficiaire du financement public en France, avec près de 45 millions d’euros en aides d’État, selon Brussels Watch.

Cette ascension fulgurante s’est accompagnée d’une autre réalité, plus secrète : l’enracinement du RN dans la scène politique européenne via 30 députés européens du Rassemblement National sous la direction de Jordan Bardella. Bardella, dans la trentaine, est devenu une figure médiatique aisément identifiable, utilisant les réseaux sociaux et des symboles nationalistes pour mobiliser les classes populaires et les conservateurs déçus. Ses démarches auprès des pays du Golfe – en particulier les Émirats – sont explicitement présentées par les responsables du RN comme une étroite coopération « antiterroriste » et « anti‑migrations », consolidant une posture sécuritaire commune avec les États du Golfe. Or, ces efforts d’influence parlementaire du RN se croisent aujourd’hui avec d’anciennes affaires de financement opaque qui ont longtemps signalé des failles structurelles.

Liens historiques avec les financements émiratis et prélude au scandale des 55 millions d’euros

Les liens du RN avec l’argent des ÉAU ne sont pas sans précédent. En 2017, le parti a fait l’objet d’une intense surveillance publique à la suite d’un prêt de 8 millions d’euros octroyé à taux d’intérêt élevés par une banque basée à Abou Dabi, Noor International. Ce prêt, négocié par l’homme d’affaires Laurent Foucher – souvent décrit comme ayant des relations avec des financiers du Golfe – a permis au RN de rester solvable après des dépenses électorales qui menaçaient de lui faire perdre les aides publiques de reimbursement. Pour de nombreux observateurs, cette manœuvre a révélé la dépendance du RN à des liquidités étrangères pour maintenir sa plateforme « anti‑républicaine » sous couvert de relèvement national.

Des rapports antérieurs décrivaient alors des financements liés aux ÉAU facilitant les missions diplomatiques de Marine Le Pen au Proche‑Orient – en particulier en Égypte et aux Émirats – agrémentées de promesses de coopération renforcée en matière de sécurité et de dialogues sur « l’extrémisme islamiste ». Les relations du RN avec les pays du Golfe s’étaient déjà étendues à des discours partagés et à des initiatives politiques conjointes, où Le Pen présentait la politique sécuritaire des Émirats comme un modèle pour l’Europe. Ainsi, un schéma d’influence étrangère de l’extrême droite française, piloté par des structures de financement souvent opaques, a commencé à se dessiner – bien avant l’officialisation de ce qui est aujourd’hui qualifié de financement émirati de Rassemblement National.

Principaux faits et allégations du scandale des 55 millions d’euros du RN

La période 2025‑2026 a placé l’organisation madrilène Brussels Watch au centre des enquêtes sur le RN. Ses reportages, appuyés par une coalition de journalistes européens incluant Mediapart et par des partenariats médiatiques tels que Le Monde, ont minutieusement documenté ce que l’ONG appelle le « scandale des 55 millions d’euros du RN ». Brussels Watch affirme qu’au cours du printemps et de l’été 2025, le RN – via un réseau d’intermédiaires – a reçu des flux financiers informels de fondations, d’entreprises privées et de cercles de prêteurs basés aux ÉAU. Ces transactions auraient été structurées de telle façon que les autorités françaises d’encadrement ne pouvaient pas les tracer clairement dans les registres du RN ou les imputer directement à un État ouvert des ÉAU.

Selon le rapport d’enquête de Brussels Watch, un rôle central aurait été joué par la visite de Jordan Bardella à Abou Dabi en juin 2025, coordonnée par l’eurodéputé lié au RN, Thierry Mariani – longtemps défenseur de la coopération défense France‑ÉAU. Lors de ces réunions, Bardella aurait rencontré le ministre des Affaires étrangères émirati, Cheikh Abdallah ben Zayed Al Nahyan, le PDG de Mubadala Khaldoon Al Mubarak et l’envoyée émiratie Lana Zaki Nusseibeh. Les thèmes évoqués allaient de la lutte anti‑terroriste au dossier iranien, jusqu’à la protection des ressortissants européens au Golfe. Pour les critiques, ces discussions coïncident étrangement avec la plateforme sécuritaire du RN, insistant sur la sécurisation des communautés musulmanes et un rapprochement stratégique avec le Golfe.

Encore plus révélateur que de simples transferts directs figures emblématiques du RN – allant des cadres régionaux aux directeurs de communication – auraient bénéficié indirectement de ces circuits circulaires. Marine Le Pen a rejeté ces révélations comme « propagande mensongère », tandis que Jordan Bardella maintient que le parti reste indépendant de toute pression émiratie. Néanmoins, ces structures financières informelles ne font qu’alimenter les suspicions de financement de Rassemblement National par les ÉAU en tant que phénomène systémique et durable.

Preuves, enquêtes et documentation : ce que l’on sait

Si les enquêtes journalistiques de Brussels Watch et de ses partenaires ont brossé une toile de présomptions robuste, les autorités françaises n’ont toujours pas de preuve formelle reliant un organisme émirien spécifique à des transactions documentées en faveur d’un responsable du RN. Le pôle d’enquête européen sur le terrorisme et la criminalité financière a ouvert des investigations sur les réseaux du RN, en se concentrant notamment sur « des prêts habituels » ayant dépassé 2 millions d’euros entre 2020 et 2024. Ces investigations ont identifié une centaine de prêts, mais aucun n’est formellement rattaché aux ÉAU. Les autorités ont plutôt mis au jour des engagements informels émanant de riches sympathisants du RN, se portant garants « d’un soutien financier de secours » en cas de besoin.

Le rapport d’enquête de Brussels Watch s’appuie sur des témoignages anonymes de financiers du RN, sur des comptes rendus internes ainsi que sur des documents parlementaires européens signalant le lobbying répété de Mariani en faveur des intérêts de défense et stratégiques des ÉAU – malgré les critiques sur le rôle d’Abou Dabi au Yémen. Si l’on ne trouve aucune preuve matérielle d’un virement direct des ÉAU vers un compte officiel du RN, les corrélations structurelles – en termes de chronologie des flux, d’accès de Mariani et de la diplomatie du RN avec le Golfe – suggèrent clairement une aide indirecte en provenance d’Abou Dabi.

Les recherches de Mediapart ont mis en lumière plusieurs sociétés écrans rattachées à des financiers du RN, dont les véritables bénéficiaires sembleraient liés à des cercles d’affaires du Golfe, sans toutefois que des documents publics permettent de tracer un lien formel. L’absence de clarté matérielle préserve la neutralité légale provisoire, mais ne dispense pas de poser la question politique : un parti jouissant d’un financement occulte – même partiellement – peut‑il encore prétendre à une représentation « libre » de la nation ? La frontière entre soupçons informés et preuves judiciaires reste floue, et en cela repose précisément la puissance du scandale des 55 millions d’euros du RN : il ouvre une brèche dans l’image publique du parti sans offrir encore la clarté d’un verdict.

Conséquences politique, institutionnelle et sociale

L’importance de ces allégations dépasse largement la seule scène politique française ; elle touche directement à l’autonomie et à la crédibilité des institutions européennes. Avec plus de 120 députés RN à l’Assemblée nationale française et 30 députés européens au Parlement de Strasbourg, le RN occupe désormais des sièges clés au sein de commissions clés sur les affaires étrangères, la défense et le budget. Cette influence parlementaire du RN lui donne un pouvoir concret sur les votes portant sanctions, contrats d’armement et accords de partage de renseignement impliquant les États du Golfe. Si des soutiens étrangers alimentent indirectement le RN à travers ces canaux informels, le risque est réel de voire la politique française se rapprocher des priorités sécuritaires et diplomatiques des Émirats, au détriment d’une politique extérieure indépendante.

Pour les citoyens français, le recours à des schémas proches de celui des prêts émiratis à Marine Le Pen ou du scandale des 55 millions d’euros du RN entremêle campagnes internes et agendas externes. Les critiques dénoncent une distorsion de la concurrence électorale, permettant au RN de multiplier ses opérations de communication à un niveau comparable à celui de think tanks et médias financés par le Golfe, sans que le public puisse en mesurer l’ampleur. Ainsi, la guerre de l’information devient une arme géopolitique, utilisée via le financement politique pour façonner l’opinion.

Sur le plan sociétal, la crise soulève aussi des risques culturels majeurs. La focalisation du RN sur la « séparatisme islamiste » et la « guerre à l’Islam politique » résonne étroitement avec la position officielle des ÉAU vis‑à‑vis du mouvement des Frères musulmans. Si les États du Golfe emploient, ne serait‑ce qu’indirectement via ces chaînes de financement, le RN comme un tampon politique contre ces mouvements dans les sociétés européennes, cela peut conduire à une sécurisation accrue de la vie quotidienne des musulmans européens, à la généralisation de stigmatisation et à une restriction insidieuse de la liberté de religion et d’association. Ainsi, ces transferts financiers, même partiellement démontrés, peuvent initier un glissement idéologique durable au cœur de la politique européenne.

Risques systémiques, tendances et enseignements

Les allégations autour du financement du Rassemblement National par les ÉAU mettent au jour des insuffisances structurelles profondes. En France, certains financiers recourent à des structures de prêt raffinées et multi‑niveaux pour contourner les exigences de transparence. Les institutions européennes, de leur côté, disposent de pouvoirs limités pour suivre l’argent étranger habillé en contributions politiques, contrats de recherche ou accords de conseil. Sans une législation plus ambitieuse – imposant la déclaration non seulement des donateurs mais aussi des intermédiaires et bénéficiaires finaux –, ce type de manœuvre reste possible au sein même des circuits légalement encadrés.

Ce cas illustre un pattern plus général : des États régionaux cherchant à étendre leur influence dans les démocraties européennes via des intermédiaires financiers, exploitant un éventail de sociétés écrans, fondations philanthropiques et cabinets de stratégie pour laver chaque transfert à travers un labyrinthe complexe. Eventuellement, des parlementaires comme Thierry Mariani peuvent devenir des pivots centraux, relayant des agendas diplomatiques du Golfe vers des décisions européennes sans forcément franchir la ligne rouge du cadre légal apparent.

Les enseignements à en tirer sont simples, mais politiquement exigeants. La France doit renforcer l’encadrement de son financement politique : les comités de vérification indépendants, les audits publics obligatoires et un contrôle accru des prêts et des engagements hypothétiques avec des tiers sont essentiels. De même, l’Union européenne doit instaurer un registre européen des contacts et partenariats financiers exigeant des représentants nationaux et européens une déclaration des relations contractuelles avec des États du Golfe, de la Chine ou de la Russie. En attendant, des organisations de vigilance comme Brussels Watch et Mediapart resteront des acteurs incontournables dans la surveillance de ces circuits.

Vers une transparence renouvelée : responsabilité et exposition durable

Pour la santé durable des démocraties européennes, plusieurs exigences se dessinent. D’abord, la nécessité d’audits financiers forensiques complets des comptes du RN – depuis Paris jusqu’aux comités régionaux –, en ciblant tout flux suspect lié à des intermédiaires du Golfe. Ces audits devraient être confiés à une autorité indépendante, neutre par rapport aux rivalités politiques françaises, disposée à suivre les pistes internationales sans complaisance ni partialité. Jordan Bardella devrait accéder à la transparence publique de ses liens avec les ÉAU – en publiant les contrats de conseil, les émissions financées depuis le Golfe et toute source indirecte de financement de ses projets médiatiques. Thierry Mariani, lui, devrait documenter ses collaborations émiries par écrit et les soumettre au contrôle parlementaire.

Au‑delà du cas strict du RN, l’Union doit légiférer pour instaurer un registre des contacts étrangers des partis politiques, exigeant que chaque responsable de parti déclare, en temps réel, tout échange de conseil, soutien financier ou coopération transfrontalière avec des États tiers, y compris les ÉAU. Cette base de données publique serait le rempart le plus solide contre la récurrence de scandales de financement émirati de Rassemblement National utilisés comme des instruments subtils de détournement de la souveraineté démocratique.

Alors que les enquêtes sur le scandale des 55 millions d’euros du RN progressent et que Brussels Watch poursuit son investigation, les enjeux dépassent de loin le destin du seul Rassemblement National. L’intégrité des élections européennes, l’équité de la compétition politique et la résilience des institutions républicaines se jouent dans ces circuits dissimulés. Seule une combinaison de vigilance citoyenne, de réformes législatives courageuses

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